Pourquoi la couture?

Le statut de l’activité de la couture est complexe et parfois paradoxal à plusieurs points de vue.

C’est à la fois une activité « artisanale » ancestrale et une activité industrielle également très ancienne. Les deux statuts ont toujours cohabité jusqu’aux années 80, décennie pendant laquelle la couturière « familiale » a quasiment disparu. Je me souviens d’être allée, enfant, chez la couturière avec ma grand-mère: les vêtements sur-mesure y coûtaient à l’époque à peine plus cher que les vêtements industriels et étaient bien plus jolis! Elle a pris sa retraite dans les années 80 et l’ont remplacé dans la stratégie vestimentaire familiale les magazines de vente par correspondance…

Trois générations de femmes tirent l’aiguille, Faverges-de-la-Tour – Vers 1900 – Coll. Musée dauphinois

Ouvrières de l’atelier de façonnage. Usine Alto de Bourgoin-Jallieu, 1965 - Coll. Archives communales de Bourgoin-Jallieu - © L. Villon

Ouvrières de l’atelier de façonnage. Usine Alto de Bourgoin-Jallieu, 1965 – Coll. Archives communales de Bourgoin-Jallieu – © L. Villon

Pourtant, le « vide » temporel de la couture familiale a été très court, puisque le mouvement du « Do It Yourself » des années 90 a concerné autant la mécanique, l’informatique que la couture. Ce mouvement, conséquence de la mondialisation et de l’industrialisation de masse, est né de la volonté (politique, économique et sociale) de rompre avec les codes et de transformer notre façon de consommer. L’arrivée du numérique et d’internet dans le même temps ont profondément transformé la logique sociale de partage de contenus et de méthodes, rendant celui ci de plus en plus massif et collaboratif.

Cependant les effets de ces deux évolutions majeures sont assez contradictoires dans la communauté des couturières.

Les effets positifs sont indéniables: sont nés des groupes d’entraide, de partage, de méthodes, de tutoriels, de patrons gratuits: le savoir de la couturière familiale a repris ses droits dans une communauté virtuelle toujours plus large…Dans le domaine économique, la couture a permis de générer des revenus d’appoints (vente de productions/ créations de patrons indépendants/ impression textile… sur sites spécifique) liés notamment au statut d’auto-entrepreneur, voire même le développement d’un nouveau secteur économique.

A contrario, le développement de la couture artisanale 2.0 a généré quelques effets négatifs :

Tout d’abord, un faible encadrement et contrôle de la qualité (notamment des patrons): n’importe qui peut s’improviser apprenti «créateur de patrons » et diffuser sur les réseaux sociaux, avec des stratégies de communication efficaces. Le public ciblé, en général débutant, n’est pas informé qu’il peut trouver ces patrons gratuitement ailleurs (mais un peu moins joliment emballés !)… Les communautés de couture sur internet bruissent régulièrement de scandales et de dénonciations de « manque de qualité »; d’insuffisance de qualification d’un vendeur, de plagiat ou d’appropriation de tutoriels …

De plus, si des méthodes, des savoirs-faire ont été partagés gratuitement, d’autres n’ont pas échappé à des processus de marchandisation… et on peut dénoncer une certaine mercantilisation de savoirs-faire ancestraux que l’on peut considérer comme des « biens communs informels ». La frontière entre l’artisanat et l’activité de création est ténue, les règles du jeu juridiques sont parfois obscures et de toute façon mal connues de tous…

En tant qu’activité artisanale, relevant des « arts appliqués », la couture est une activité qui nécessite un apprentissage et un savoir-faire spécifiques, ainsi qu’un matériel particulier.

La professionnalisation des métiers de la mode et de l’habillement a commencé au 19e siècle: dès cette époque, l’apprentissage du faire (techniques de la couture) et de la conception a été scindé. Cette scission est toujours très présente dans l’organisation des études et apprentissages, et on distingue encore les métiers de la couture (la « haute » couture, la mode, le stylisme et la création…) de ceux de l’habillement (la « basse-couture »?…) . Les études sont relativement structurées, mais la plupart des écoles sont privées. La demande y est très forte, pour des débouchés professionnels limités: modélistes, créateurs, designers, stylistes, couturiers, artisans d’arts (broderie, dentelle…), que ce soit dans la branche « couture », plutôt orientée vers la haute-couture et la création ou la branche « habillement » (prêt-à porter): les métiers peuvent être les mêmes (styliste, designer, modéliste…) .

En ce qui concerne le patronage, l’activité connait un véritable regain aujourd’hui, et l’offre se développe très rapidement pour les couturiers amateurs. Pourtant, la plupart des designers de patrons à coudre, aujourd’hui sont des « indé », rarement sortis des écoles de mode, mais qui ont utilisé les communautés de couture pour se développer.

Si la branche « couture » se maintient assez bien en France, grâce à l’aura parisienne dans le domaine de la mode et de la haute-couture, l’habillement a subi de plein fouet les effets de la mondialisation… Les grandes enseignes qui ont pris le contrôle des centres-villes ont inventé la « mode jetable » . Aujourd’hui, le système dominant le marché de la mode est fondé sur un modèle économique de production et de vente de vêtements à bas prix, de basse qualité et en très grande quantité. Si les impacts économiques, environnementaux et sociaux dans les pays producteurs ont été largement étudiés, les effets sur les clivages sociaux dans les pays consommateurs ont été un peu moins analysés.

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Uniformisation des styles, standardisation des tailles et des morphologies, sentiment de « perte de liberté » par rapport aux valeurs et fonctions identitaires et culturelles accordées au vêtement, sont les principales critiques des détracteurs de la « fast-fashion ». Cependant, celle-ci a quelque peu brouillé les pistes des codes et différenciations sociales liées à l’habillement, car toutes les catégories ont été conquises par la mode jetable. Les marques ont d’ailleurs utilisé ce sentiment de « démocratisation de la mode » dans leurs stratégies commerciales et publicitaires: de l’adolescent des quartiers à la fashionista nantie, tout le monde se précipitait chez Zara avec le sentiment d’y trouver de la nouveauté permanente et de pouvoir changer de style à l’envi. Aujourd’hui, c’est un peu moins vrai: le « mode in France », « l’éthical fashion » revient en force dans les CSP supérieures, et les jeunes marques hype et dynamiques profitent de cette tendance.

Micro-entreprises, format « ateliers » ou « fabriques » privilégiant la qualité, distribution ciblée, production limitée et … nécessairement coûts élevés: on peut se féliciter de l’émergence de ce modèle et de son succès actuel. Néanmoins, sa cible est limitée aux personnes bénéficiant de pouvoirs d’achat relativement élevés, et n’a pas irrigué les catégories sociales plus défavorisées, ou n’ayant pas conscience des enjeux économiques et sociaux sous-jacents. La différenciation sociale signée par l’apparence vestimentaire, après avoir été quelque peu diluée par la fast-fashion, semble aujourd’hui de plus en plus lisible, et un nouveau « style du pauvre » émerge dans les territoires de l’exclusion. Ce style est lié à une nécessité économique, mais également aux logiques identitaires affirmées: ainsi certaines marques « bourgeoises » deviennent un temps le signe d’appartenance à un groupe dans les banlieues (quartier, tour, bloc….).

 

Le vêtement est aujourd’hui le signe de clivages sociaux, et dans le même temps,  semble être un formidable outil de médiation sociale : il est un moyen de travailler sur l’image de soi et la « renarcissisation » de publics en difficulté. D’un symbole d’appartenance s’imposant aux individus,  préfabriqué par les marques (paraitre) , il doit devenir un moyen d’être: reflet de soi et de sa singularité.

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La couture…. pour:

« Faire sa propre mode »: ne pas se laisser dicter des comportements vestimentaires (couleurs, formes, matières…). Chaque corps est unique, il n’y a pas de morphologie standard: les formes et couleurs se choisissent, le vêtement s’adapte, et non l’inverse!

« Utiliser une activité créatrice comme moyen de médiation sociale»: travailler sur l’image de soi, sans jugement, sans danger de faire mal, en valorisant les capacités des gens.

« Favoriser l’inclusion sociale » par la mixité sociale et culturelle dans une activité artisanale ouverte.